Galina Ivanovna surgit dans la chambre de son fils au petit matin, sans prévenir. Le visage écarlate de colère, elle lança un regard incendiaire à Jeanne, qui resta figée, le flacon de sérum encore à la main. La jeune femme n’avait même pas fini sa routine : elle venait tout juste d’en appliquer quelques gouttes sur son visage.
La belle-mère n’avait ni frappé, ni appelé, ni même signalé sa présence. Elle paraissait hors d’elle, comme une marmite sur le point d’exploser.
— **Dehors ! Quitte mon appartement immédiatement !** — cria-t-elle en pointant sa belle-fille du regard.
La veille pourtant, au mariage, elle appelait Jeanne *« ma petite »*, souriait devant les invités, se montrait tendre et chaleureuse. Et voilà qu’aujourd’hui elle la dévisageait comme si elle était devenue son pire ennemi.
Que s’était-il passé en une seule nuit ? Pourquoi une telle fureur ?
Jeanne avait-elle commis une faute ? Oublié de ranger quelque chose ? Renversé une tasse ? Qu’aurait-elle bien pu faire de si grave pour déclencher pareille tempête ?
— Maman… qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce qui te prend ? — demanda Daniil, encore ensommeillé, en se redressant dans le lit.
L’appartement appartenait à Galina Ivanovna. Mais c’était elle qui avait insisté pour que les jeunes mariés s’installent chez elle quelque temps. Elle disait que cela lui ferait du bien, que la maison serait moins vide, et que cela l’aiderait à s’habituer peu à peu à la solitude. C’est pour cela que Jeanne et Daniil n’avaient pas cherché de logement juste après la cérémonie.
— Ce qui me prend ? Tu veux vraiment le savoir ? Tu sais seulement ce qu’elle a fait ? Je n’ai même pas les mots ! Et elle ose encore jouer l’innocente ? Avec ce visage de sainte ! Comment peut-elle encore prétendre être ta femme ?
— Mais enfin… qu’est-ce qui se passe, Galina Ivanovna ? Je n’ai rien fait. Je ne comprends pas du tout ce qui vous met dans un état pareil… — balbutia Jeanne.
Sans répondre, la belle-mère lança au visage de la jeune femme une poignée de photos. Les clichés glissèrent sur le sol dans un bruit sec.
— Un coursier m’a livré ça ce matin. Fais tes valises et disparais. Et toi… — dit-elle en se tournant vers son fils, le regard dur — si tu pars avec elle, je ne veux plus jamais te voir.
Puis elle quitta la pièce en claquant la porte.
Daniil et Jeanne se précipitèrent pour ramasser les photos. À peine Jeanne posa-t-elle les yeux dessus qu’un cri étranglé lui monta à la gorge. Elle leva vers son mari un regard paniqué.
— C’est quoi, ça ? Pourquoi on te voit avec un autre homme… et pas du tout comme une simple amie ? — demanda Daniil d’une voix tremblante, sans lâcher Jeanne du regard.
— Je… je ne sais pas. Je te jure, je ne sais pas d’où ça sort. Je n’ai jamais vu cet homme de ma vie !
— Tu veux dire que quelqu’un a fabriqué ces images pour te salir ?
Jeanne avait les tempes qui bourdonnaient. Ses mains tremblaient si fort qu’elle peinait à tenir les clichés. Sur les photos, c’était bien son visage. Les vêtements, les gestes, les expressions… tout semblait authentique. Pourtant, ce n’était pas elle. Elle n’avait pas de double vie. Elle n’avait jamais trompé Daniil. C’était impossible.
— Je ne comprends pas… on dirait moi, mais ce n’est pas moi ! Quelqu’un veut me piéger. Mais pourquoi ? Je n’ai fait de mal à personne… Je n’ai pas d’ennemis…
Elle chercha une explication, en vain. Rien de logique ne lui venait. Elle ne voyait ni qui aurait pu lui vouloir du mal, ni pour quelle raison. Galina Ivanovna, qui l’avait accueillie si gentiment, refusait maintenant d’entendre quoi que ce soit. À sa place, qui n’aurait pas cru ces images ? Tout semblait préparé avec une précision effrayante.
— Tu n’aurais pas une sœur ? Même pas une jumelle… mais quelqu’un qui te ressemble autant ? — demanda Daniil.
Jeanne secoua la tête. Elle n’avait presque aucun souvenir de ses parents, morts depuis longtemps. C’était sa grand-mère qui l’avait élevée. Si elle avait eu une sœur, elle l’aurait su. Sa grand-mère n’aurait jamais gardé un enfant en abandonnant l’autre.
— Je ne comprends plus rien… — souffla Daniil.
Jeanne le fixa, la gorge nouée.
— Mais toi… tu me crois ? Tu crois que ce n’est pas moi ?
Ce qui la terrifiait le plus, ce n’était pas la colère de sa belle-mère, ni même ces photos. C’était le doute dans les yeux de son mari. Le mépris de Galina Ivanovna, elle pouvait l’encaisser. Elle pouvait chercher la vérité, remonter la piste, découvrir qui avait fait ça. Mais si Daniil commençait à douter, tout leur mariage risquait de se briser avant même d’avoir commencé.
— Oui, je te crois, — répondit-il enfin. — Les yeux peuvent être trompés, mais mon cœur, lui, me dit qu’il y a quelque chose de faux là-dedans. On va découvrir qui a fait ça. Ensemble. Maman… ce sera plus compliqué. Pour elle, l’infidélité est impardonnable. Elle est persuadée que tu m’as trahi. La faire changer d’avis prendra du temps. Pour l’instant, prépare tes affaires. On va prendre un hôtel quelques jours, et ensuite on avisera.
Un choc pareil, le lendemain même de leur mariage… C’était insoutenable. Ils n’avaient pas eu le temps de savourer les premiers instants de leur vie à deux. Jeanne sentit son cœur se serrer. Une seule question tournait en boucle dans sa tête : **qui pouvait vouloir détruire leur bonheur ?**
Peut-être quelqu’un de son passé.
Avant Daniil, Jeanne avait eu deux histoires sérieuses. La première s’était terminée vite. La seconde avait duré près d’un an ; ils avaient même évoqué le mariage. Mais la jalousie de cet homme avait fini par l’effrayer. Sergueï était possessif, obsessionnel. Il répétait qu’une femme devait appartenir à un seul homme, qu’aucun autre regard ne devait se poser sur elle, et qu’un simple sourire adressé à quelqu’un suffisait à le rendre fou.
Jeanne avait compris qu’elle ne pourrait jamais être heureuse avec lui. Elle l’avait quitté. Sergueï l’avait très mal pris. Au début, il refusait la rupture. Puis, le visage fermé, il avait fini par lâcher qu’elle regretterait amèrement de l’avoir perdu.
Et si c’était lui ?
Mais même dans ce cas… comment aurait-il obtenu des photos aussi troublantes ?
Un vrai spécialiste aurait dû les examiner. Pourtant, à l’œil nu, elles semblaient authentiques. S’il s’agissait d’un montage, il avait été réalisé par quelqu’un d’un talent glaçant, sans la moindre imperfection visible.
Pendant que Daniil se disputait avec sa mère dans le salon, Jeanne fit sa valise avec des gestes maladroits. Elle tremblait en refermant chaque fermeture. Et si ce n’était que le début ? Si celui qui avait lancé cette attaque décidait d’aller encore plus loin ?
La douleur était double : non seulement quelqu’un voulait détruire son couple, mais Galina Ivanovna avait choisi de croire les images plutôt qu’elle.
Dans le salon, la mère reprochait à Daniil de manquer de dignité. Elle disait qu’elle voulait simplement lui éviter une humiliation plus grande encore, le jour où il comprendrait que sa femme le trompait réellement. Jeanne entendait ses mots à travers la porte, chaque phrase comme une gifle. Elle savait pourtant qu’aucune explication ne servirait pour le moment : Galina Ivanovna avait déjà rendu son verdict.
Jeanne et Daniil quittèrent donc l’appartement.
Ils réussirent à retrouver la société de livraison qui avait apporté l’enveloppe, mais à l’accueil, une employée leur opposa un refus net :
— Si vous voulez connaître l’expéditeur, il faudra passer par la police ou par une décision de justice.
Mais que pouvaient-ils dire à la police ? Ils n’avaient ni menace claire, ni agression, ni preuve évidente de manipulation. Juste des photos troublantes et un mariage brisé avant même d’avoir commencé. Daniil appela alors un ancien camarade de classe devenu policier, pour lui demander de se renseigner discrètement, au moins de manière informelle.
De son côté, Jeanne montra les clichés à des connaissances à elle, habituées à travailler avec l’image. Leur réponse ne la rassura pas :
— On ne voit aucune trace de retouche. Si c’est un montage… c’est du grand art. Franchement, ces photos ont l’air vraies.
Les jours passèrent. L’hôtel devint vite invivable. Ils finirent par louer un petit studio. Daniil restait à ses côtés, attentionné, protecteur. Mais parfois, Jeanne surprenait dans ses yeux une ombre, un éclair de doute fugace. Et cela lui faisait terriblement mal. Elle n’avait jamais pensé à un autre homme. Jamais.
Deux jours plus tard, un bouquet fut livré sur son lieu de travail. Un petit mot l’accompagnait :
**« Alors, ce cadeau de mariage, il t’a plu ? »**
Cette fois, il n’y avait plus d’hésitation : quelqu’un la visait délibérément.
Et la seule personne capable d’une vengeance aussi tordue… c’était Sergueï.
Mais pourquoi maintenant ? Leur rupture remontait à trois ans. Il avait sûrement refait sa vie. Jeanne avait entendu dire qu’il était devenu un chirurgien esthétique réputé, très demandé, brillant dans son domaine. Il aurait dû passer à autre chose.
Et pourtant, la main tremblante, elle composa son numéro.
— Quelle surprise, — répondit-il aussitôt.
Il ne demanda même pas qui appelait. Il avait donc gardé son numéro tout ce temps. Jeanne, elle, avait dû le récupérer par des connaissances communes.
— C’est toi qui as fait ça ?
— Tu parles de quoi ? Du cadeau de mariage ? Ou de la femme qui te ressemble tellement ?
Le souffle de Jeanne se coupa.
— Une femme… qui me ressemble ? Donc c’est bien toi. Pourquoi, Sergueï ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi me faire ça après toutes ces années ?
Un rire froid résonna au bout du fil.
— Je t’avais prévenue, Jeanne. Tu regretterais. Tu as entendu parler de moi, non ? De ma réussite ? De mon talent ? Eh bien, la femme sur les photos, c’est mon chef-d’œuvre. Une œuvre parfaite. Encore mieux que l’originale. Je voulais que tu l’admires. Ton mari aussi l’a admirée ? Il a déjà demandé le divorce ? Je n’ai pas voulu détruire ta vie… juste te rappeler que j’existe. Considère ça comme un dernier cadeau.
Jeanne sentit un frisson d’horreur la parcourir.
Un *chef-d’œuvre* ?
Il parlait donc sérieusement. Il avait utilisé son métier pour transformer une autre femme en copie presque exacte d’elle… uniquement pour se venger.
— Tu es malade… — murmura-t-elle.
— Malade ? Pourquoi ? J’ai aidé Yana à devenir plus belle. Elle est ravie du résultat. On va se marier, d’ailleurs. La séance photo était magnifique, je me suis dit que ce serait dommage de ne pas partager. Ne t’inquiète pas, on ne se reverra plus. C’est un cadeau d’adieu. Si ton mari tient vraiment à toi, il restera. Sinon… tant pis.
Jeanne raccrocha, écœurée.
Elle appela immédiatement Daniil et lui raconta toute la conversation. Le problème, c’est que Sergueï n’avait formulé aucune menace explicite. Juridiquement, c’était flou. Déposer plainte semblait presque impossible.
Ils décidèrent alors de l’attendre près de sa clinique.
Quand ils le virent sortir, Jeanne sentit son ventre se nouer. Sergueï était souriant, parfaitement à l’aise, accompagné de sa fiancée. De loin, la ressemblance entre Jeanne et Yana était saisissante. Mais de près, Yana paraissait artificielle, trop lisse, trop parfaite — comme une poupée façonnée avec obsession.
Daniil prit discrètement plusieurs photos.
Le soir même, ils montrèrent les images à Galina Ivanovna et lui racontèrent tout : Sergueï, la rupture, la jalousie maladive, la chirurgie, la mise en scène, l’enveloppe, le bouquet.
La mère resta longtemps silencieuse. Puis elle secoua la tête, horrifiée.
Peut-être que cet homme n’avait rien fait d’illégal au sens strict. Mais il était dangereux. Parce qu’on ne pouvait pas prévoir jusqu’où il irait si tout ne se passait pas comme il l’avait décidé.
C’est alors que Galina Ivanovna prit une décision radicale : vendre l’appartement, vendre ses autres biens, et partir vivre dans une autre ville.
Jeanne n’avait plus de famille. L’idée de tout recommencer ailleurs lui fit peur, mais elle dit oui sans hésiter. Quitter son travail, ses amis, ses habitudes — oui, ce serait douloureux. Mais elle voulait la paix plus que tout.
Le déménagement se fit vite.
Galina Ivanovna acheta un petit studio pour elle, puis donna le reste de l’argent à Daniil et Jeanne pour les aider à financer l’apport de leur futur logement. Peu à peu, la vie retrouva son calme. Tous trois évitaient de parler de ce premier lendemain de mariage, comme d’un cauchemar qu’on préfère laisser derrière soi.
Parfois, Jeanne pensait à Yana. À cette femme devenue la copie vivante d’une autre. Et elle ressentait une étrange tristesse. Mais chacun choisit sa route, et chacun en paie le prix. On ne peut pas vivre la vie à la place des autres.
Sergueï, en apparence, n’avait rien fait qui permette de l’enfermer ou de le condamner facilement. Jeanne ne pouvait ni le faire interner, ni l’envoyer en prison. Alors elle avait fait le seul choix possible : partir, reconstruire, protéger ce qui comptait.
Et chaque fois que la peur revenait, Daniil la prenait dans ses bras et lui murmurait :
— N’aie plus peur. Tant que je suis là, je protégerai notre famille.