Pendant tout l’été, puis tout l’automne, une vieille dame passa ses journées à fixer sur son toit des pieux en bois taillés en pointes. Les voisins étaient convaincus qu’elle avait perdu la tête… jusqu’au jour où l’hiver finit par s’installer.

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Tout l’été, puis encore pendant une bonne partie de l’automne, une vieille dame grimpait chaque jour sur le toit de sa maison. Là-haut, elle plantait un à un, à grands coups de marteau, des pieux en bois taillés en pointe.

À mesure que les semaines passaient et que les feuilles tombaient, le toit se couvrait de pointes. Vu de la rue, l’ensemble devenait presque inquiétant. Les habitants du village échangeaient des regards nerveux. Certains étaient franchement effrayés. Presque tous se disaient la même chose : la pauvre femme avait fini par perdre la raison… jusqu’au moment où l’hiver s’est installé.

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Au début, on se contentait de la regarder de loin, sans rien dire. Puis les commentaires ont commencé à circuler.

— Tu as vu ce qu’elle fait sur son toit ?
— Oui… Depuis que son mari est mort, elle n’est plus vraiment elle-même.

Depuis la disparition de son époux, survenue l’année précédente, elle vivait recluse. Elle sortait peu, parlait rarement, recevait encore moins. Et voilà qu’elle transformait sa toiture en une étrange forêt de pieux, sombre et menaçante.

Chaque jour, de nouvelles pointes apparaissaient. La maison semblait coiffée d’un piège gigantesque. Très vite, les rumeurs ont enflé.

Les uns prétendaient qu’elle voulait éloigner des esprits.
Les autres parlaient d’une rénovation absurde.
Les plus téméraires murmuraient qu’il se passait chez elle quelque chose de louche, presque une histoire de secte.

Devant l’épicerie, on entendait souvent :
— Personne de normal ne ferait une chose pareille.
— Rien que de voir ce toit, ça me glace.

Ce que personne ne remarquait, en revanche, c’était la précision de son travail.

Elle choisissait elle-même chaque pièce de bois, rejetant tout ce qui n’était pas parfaitement sec et solide. Elle taillait les pointes avec un angle exact. Elle les installait lentement, avec méthode, et vérifiait chacune d’elles pour être sûre qu’elle tiendrait. Elle connaissait sa toiture dans les moindres détails : les parties fragiles, les endroits exposés, les zones à renforcer.

Un jour, quelqu’un finit par lui poser la question.

— Pourquoi vous faites ça ? Vous craignez quelque chose ?

Elle ne sembla ni vexée, ni troublée. Elle leva simplement les yeux vers la personne et répondit d’une voix tranquille :

— C’est pour me protéger.

— Vous protéger de quoi ?

Elle marqua une pause, puis dit seulement :

— De ce qui va venir.

Et elle n’ajouta rien.

Puis l’hiver est arrivé — et tout le monde a compris.

D’abord la neige. Ensuite le vent. Un vent brutal, continu, qui sifflait entre les maisons, courbait les arbres et secouait tout le village. La nuit, on entendait les charpentes craquer, les volets cogner, les clôtures céder. Au matin, des morceaux de toits traînaient dans les jardins.

Quand la tempête s’est enfin calmée, les voisins sont sortis pour inspecter les dégâts.

Beaucoup de maisons avaient souffert. Certaines toitures étaient éventrées. Des planches s’étaient envolées. Des tuiles gisaient au sol.

Mais chez elle, rien.

Sa maison était restée debout, intacte.

Pas une seule latte n’avait bougé.

Les pieux avaient absorbé la violence des rafales, cassé leur poussée et renvoyé le vent vers le haut. Pendant que la tempête arrachait tout autour, son toit, lui, avait tenu bon.

Ce n’est qu’après qu’on a su la vérité.

Elle n’était ni folle, ni terrorisée. L’hiver précédent, une tempête avait presque détruit sa maison. Son mari était encore en vie à ce moment-là. Il lui avait parlé d’une ancienne méthode utilisée autrefois dans la région pour protéger les toitures contre les grands vents — un savoir que les gens avaient peu à peu oublié.

Elle s’en était souvenue.

Elle avait appliqué ce qu’il lui avait appris.

Et ce jour-là, les villageois ont enfin compris qu’il n’y avait jamais eu de folie dans ce toit hérissé de pointes… seulement de la mémoire, de la patience et de la prévoyance.

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